Aussi Rutil a-t-il la nostalgie perpétuelle des temps immuables qu’il a quittés à sa naissance pour endosser une vie précaire. Qui était-il avant d’être expulsé du fleuve, qu’était-il avant d’exister, qu’en était-il de ce qui régnait avant la parole ? Si le flux se brisait définitivement, ne verrait-il pas enfin les choses telles qu’elles sont, dans leur être même, hors du langage qui les trahit et les annule alors même qu’il les désigne ? L’univers, étranger à toute dualité, ne pourrait-il alors, de façon immanente, professer " quelque source illustre d’inconnaissance " ? À l’ombre du langage établi et de ses associations limitées, il y a peut-être une matière, intelligente sans connaissance, dont le vigile croit parfois entendre les bruissements dans ses membres comme dans les particules de la nature, dans les fluorescences et les évanescences de l’atmosphère, dans ce " carrefour du ciel où se reposent les étoiles ". À ne jamais cesser d’écouter les mots qui lui parlent et les chuchotements d’une langue plus ancienne, à ne jamais se taire, exerçant une surveillance vigilante sur l’état du monde, Rutil porte le langage à incandescence et le fait imploser avec des termes détonnants, rares, sales, incongrus ou révoltants, qui viennent jurer au milieu des phrases anéanties de violence où brillent, " confiture exquise aux bons poètes, des lichens de soleil et des morves d’azur ".

(Jean-Noël Picq,
extrait de la postface)


– Allô ! L’hôpital Necker ?

– Oui ! Allô ! Marquis, mon petit marquis, je vous attendais, je siégeais sur le cornet, le couvais, il me réchauffait l’entrejambe, et puis votre sonnerie, oh ! votre sonnerie ! votre appel qui aiguise tous mes sens, là où il le faut ! oui ! je vous reconnais bien, ô mon guépard ! tu accompagnais les battues des anciens Égyptiens, des princes mongols, des seigneurs de la Renaissance, plus grand ! plus vigoureux ! plus rusé que le chat, toi ! mon félidé ! Attends que je te réduise à la domesticité !

(François Muir)