Mais qui est Roger Lallemand ? L'avocat des grandes causes qui parfois semblaient perdues. Le brillant parlementaire, coauteur de la loi sur la dépénalisation de l'avortement. Le socialiste qui fut longtemps la bonne conscience de son parti. L'homme de frontière, le Picard de Quevaucamps, à quelques lieues de la France républicaine où il noua tant d'amitiés (Jean-Paul Sartre, Simone de Beauvoir, Lucien Goldmann, Régis Debray, Edgar Morin, Alain Badiou, Alain Robbe-Grillet,…). L'humaniste qui toute sa vie a combattu les nationalismes, les intégrismes, l'intolérance et défendu la démocratie, le pluralisme, la justice et les libertés. Le philosophe-poète, distant en politique, qu'il a voulu rendre plus humaine et plus lyrique.
Un homme d'écriture enfin, comme en témoigne ce livre d'identités multiples et de rencontres de l'autre.

(Jacques Sojcher)

 


Je me suis donc divisé entre la défense des droits de l'homme, devenue un nouveau catéchisme, et l'aspiration de plus en plus avide à une radicalité transformatrice. En vérité, notre société a engendré idéologiquement les termes de ce qui est apparu comme une contradiction : la liberté et la revendication égalitaire, l'individualisme et la solidarité, la démocratie et le socialisme. L'avenir, je continue à l'espérer, fera sauter cette structure tragique sans tuer la démocratie.
J'ai cru profondément à cet avenir-là en 1960 avec la révolution castriste, en 1967 en Bolivie, en allant défendre – c'était au plus profond une défense – Régis Debray détenu à Camiri pour avoir rejoint Che Guevara dans le maquis.
Régis était pour moi un symbole. Il conjugait, avec un courage qui m'impressionnait, culture et intelligence avec le militantisme.
Je le vis digne et retenu à Camiri dans sa prison, au premier jour de son procès devant les militaires. J'y assistais avec Alain Badiou. J'avais demandé au comité "  Mauriac-Sartre ", qui s'était constitué pour défendre Régis, qu'il puisse m'accompagner lors d'un troisième voyage en Bolivie.
Une amitié me lie aussi à Alain Badiou. Celui dont Simone de Beauvoir m'avait dit qu'il était un des esprits parmi les plus intelligents qu'elle ait rencontrés est aussi ce militant politique qui allait s'engager dès 1968 dans un mouvement marxiste-léniniste. Je n'ai pu assumer pleinement les choix de ceux-là qui étaient ou devinrent mes amis. Régis me paraissait avoir raison en 1967. Sa conviction et son courage m'impressionnaient. Alain portait en lui une exigence plus radicale que la mienne. Était-elle plus fondée ? Peut-être avons-nous tous été à un moment de notre vie, trompés par une histoire, faite par d'autres, et que nous cherchions hors d'Europe, au rebours d'une démocratie qui nous décevait et que souvent, nous discréditions.

(Roger Lallemand)