Ce texte, Henri Michaux ne l’a repris dans aucun volume qu’il a composés. Publié en 1938 dans la revue Mesures, il est devenu avec quelques autres un de ces écrits à l’existence indéterminée, à la position incertaine : édité mais lentement mis à l’écart, confié à quelques-uns puis éloigné des lecteurs. Curieux retrait d’un texte qui, lors de sa parution, attira l’attention, fut l’objet de lectures peu pertinentes et suscita ici ou là une émotion que l’auteur trouva incommodante. Un peuple et un homme fut publié entre deux voyages en Amérque latine. Celui de 1936 se fit en Argentine où, à l’invitation du Pen Club de Buenos Aires, Henri Michaux se trouva en compagnie de Jules Romains, Giuseppe Ungaretti, Jacques Maritain, Georges Duhamel et Jules Supervielle. Il y donna quelques conférences mais ne confia aucune relation de ce séjour dont seules quelques lettres à Jean Paulhan portent la trace : " Je n’arrive pas à mordre à ce voyage ", " Rien à voir en Argentine " … Celui de 1939 se déroula au Brésil, où l’auteur demeura sans pouvoir se rendre en Argentine, comme le signala Jean Paulhan à Étiemble : " Menacé de lynchage en Argentine, il reste au Brésil ", et à Roger Caillois : " Les Argentins lui gardent rancune ".

(Jacques Carion,
extrait de l’avant-propos)


On rencontrait parfois dans la rue d'admirables yeux déserts, presque arabes, creusés dans le Néant, desquels on se détournait gêné. Mais la plupart ne regardaient que votre cravate.
Les corps, de quelque race qu'ils fussent, avaient tendance à se dégrossir, à s'affiner. Pas de gros os. Fines attaches, muscles longs comme des crayons, sans noeuds ni billes.
Leur peur du ridicule, du voyant. L'insulte la plus pénible, celle que l'on ne peut vraiment supporter, était d'être appelé « bizarre » (et même la traduction la plus exacte de leur mot, est « singulier »).

(Henri Michaux)