C’est aux dernières limites du possible, sur les confins les plus lointains des apparences, à l’extrême pointe vers laquelle convergent toutes les directions confondues, voire même au-delà, dans cette région où ne peut plus se rencontrer que la conjecture audacieuse ou bien plutôt l’étonnement sans mesure, que s’effectue la plus profonde et la plus énigmatique peut-être des démarches que tente l’esprit de l’homme, celle par qui s’élabore secrètement le Merveilleux.

Si durant toute sa vie l’homme devait s’en tenir au connu, rester limité au petit groupe de phénomènes qu’il sait, par éducation et atavisme, relier entre eux et constituer en un réseau de relations, ce filet purement utilitaire ne pourrait manquer de devenir un piège d’ennui, une prison sans désirs dans laquelle il serait condamné à pourrir enchaîné, entre le pain noir et l’eau croupie de la logique.

(extrait)

En 1926, Leiris, qui vient de se marier et doit gagner de l’argent, entre en contact avec le célèbre couturier parisien Jacques Doucet, mécène, collectionneur, qui a engagé, quatre ans plus tôt, André Breton comme conseiller artistique et bibliothécaire. Le couturier aide les surréalistes, Aragon et Desnos lui ont déjà fourni, contre émoluments, des projets et des dossiers, sur la littérature contemporaine, sur l’érotisme. Leiris, pour 300 f par mois, propose à Jacques Doucet un travail sur le " merveilleux ", vaste et imprécise notion chère aux surréalistes.

(Michel Contat, Le Monde, 8 mars 2001


Rédigé alors que Leiris commence à s’éloigner du mouvement surréaliste, le dossier sur le merveilleux conservé à la Bibliothèque Jacques-Doucet apporte un complément décisif à la définition d’une notion que l’écrivain n’a cessé de considérer comme capitale, quelles qu’aient pu être les modalités à travers lesquelles il l’a interrogée tout au long de son œuvre. Alimentées par la nécessité de racheter ce qui jusqu’à la fin resta " le mal de vivre : vu sous l’angle de la modernité, l’aspect que revêt aujourd’hui l’éternité du mal de vivre, cette peste de toujours, le mal du siècle ", on y trouve revendiquées pour la première fois une série d’exigences qui ne perdirent rien de leur urgence au fil des ans. Il ne s’agit pas de faire ici l’histoire du merveilleux et de ses avatars, l’histoire qui de Documents nous conduira au Collège de sociologie et du cycle autobiographique à l’ultime recueil poétique mais d’indiquer tout simplement que, pour avoir abandonné la rue Fontaine, Leiris n’a pas pour autant renié l’objet qu’il avait dès l’origine assigné à sa quête. Hantée par le " disque merveilleux de musique nègre américaine " évoqué au tout début de Biffures, La Régle du jeu s’achève ainsi sur une ultérieure tentative de définition d’un merveilleux qui a certes évolué avec le temps mais que caractérise avec toujours autant de force " le dérèglement, le viol des normes " exalté dans les documents publiés ici pour la première fois.

(extrait de l’avant-propos de Catherine Maubon)