Les poèmes d'Emmanuel Laugier (...) ont souvent un point commun : ils décrivent des corps piteux, amochés vacillants. Son / Corps / Flottant est hanté par l'angoisse du vide. « À tout moment, le corps risque la disparition par fuite des organes et des os. Soudainement / une aspiration vers le bas / en avant de moi une / succion m'a / je sens qu'une m'a et qu'elle m'a / je vois membres débordés de plis / s'enfouir. » Chaque vers est séparé des autres par deux ou trois interlignes blancs parce que, sur la page, se rejoue la menace perpétuelle : du vide s'insinue, de l'air, qui vient mettre en danger la totalité du corps et du poème. Ceux-ci sont faits de très courts vers notés « rapide vif très rapide », parce qu' « il y a un air continu / et rien / fixe / tient / net. » La voix qui erre dans Son / Corps / Flottant semble issue du monde d'Artaud ou de Beckett. Elle ne cesse de faire l'expérience de l'effondrement.

Stéphane Bouquet,
Libération, 11 janvier 2001


puis je m’ouvre
comme ça bras et jambes par je ne sais plus
quelle fente
a fait ce trou d’air
ou d’eau
quand je me suis vidé quel
bruit de fuite a chassé derrière le dos
dans un
pli de dos quels
ocre
peau
postillons volatils
ont levé
quels vols m’ont

(Emmanuel Laugier)

 

Son / corps / flottant, celui-là vu et senti s’immiscer comme un fantôme en soi, entre soi et soi, entre soi et autre chose, du dehors, ou d’en face. Venu et pas encore là, mais déjà flottant, presque pendu, les pieds soulevés. Où l’on croit qu’il est, son corps est ailleurs. Il y a un entre-deux d’où je s’énonce alors et se déboîte, par lequel il revient et passe, un fantôme qui lui blanchira les os –, jusqu’au bout de sa presque coque vide, de sèche, de rien.
Un entre-deux où cinq poèmes de passes rapides dévalent rapidement, dans une tension longue s’entrecroisent, font des moments très vifs, puis des repos brefs, puis encore du rapide. Cinq poèmes de creusements, de ressassements, de retours : une sorte de pression vers une sorte de plongée où le dehors, le corps intérieur, le corps du dehors, la chimie mentale, les peurs, l’endroit sûr du cerveau avec son revers exaspérant d’énergies libres, forment des conjugaisons et des divorces. Des luttes jamais résolues. Flottant dans cette tension-là, flottant tendu, le livre voudrait devenir tous les lieux de cette indistinction épuisante, ressassante, conductrice, conquérante et à la fin renversée sur soi.

(Emmanuel Laugier)