Surgit parfois, dans une succession de vagues presque monotones, un sursaut inattendu, qui rompt le rythme d'ensemble et ne s'explique guère. Il en est ainsi du roman de François Muir, Le palais des haches, objet visible non identifié et qui prend par surprise, au point de déconcerter le lecteur, dans un premier temps au moins.
Aucun ouvrage ne mérite qu'on dise de lui : voilà ce qu'il faut en penser. On en pense ce qu'on veut, toujours. Mais ici encore bien davantage. Ce qui pourrait irriter certains amusera les autres, et Le palais des haches, on le pressent, va susciter une guerre de lecteurs, entre défenseurs acharnés et adversaires résolus. Le plaisir pris à ce roman nous oblige à choisir notre camp.

(Pierre Maury,
Le Soir, 24 avril 1996)


Dieu et Dieu se caressaient le périnée. Madame Sirkis était toujours debout. Quant à Mute Vie de Vie, il ronflait, avachit sur le dos de mon collègue. Je m'accroupis, pissai en abondance et songeai que l'heure était venue de goûter à quelque hygiénique jouissance. Lors, bondissante, jaillit mon immarcescible force. Dans un sac en toile de jute, quelque peu assommés, je jetai mes compagnons et, entraînant Charlotte, sans hésiter entrai dans un établissement en ruine, situé à quelques pas du Palazzo Mentale et dont l'enseigne gravée dans la pierre était encore lisible. S'y affichait le nom de Prostibula Publica.

(François Muir,
Le palais des haches)

Trois points de suspension suivis du mot " Ensuite ". C’est ainsi que commence le troisième roman de François Muir, au beau milieu d’une aventure ou dans la foulée d’un événement fondateur (ouvrir la bouche ? prendre la plume ? avoir envie ?) que, de toute façon, nous n’avons pas besoin de connaître. Lorsque nous entamons la lecture du Palais des haches, les mots semblent déjà installés depuis belle lurette sur la croupe d’un cheval lancé à vive allure. Aussi nous sommes quasi sûrs que rien n’empêchera les ruades de l’indomptable cavale, ses sauts d’obstacles, ses hennissements, que personne ne pourra réfréner ses pulsions les plus folles, ses plus cuisants désirs. Qu’on épouse d’entrée de jeu le rythme du récit ou qu’on se sente au début un peu en décalage, que l’on participe d’emblée à son orgie de sonorités ou qu’on soit provisoirement un peu dur de la feuille, il faudra, de toute évidence, sous peine d’abandonner la lecture, tôt ou tard, s’abandonner totalement. Ne surtout pas s’acharner à dénicher, ici ou là, les sacro-saints liens de cause à effet, se demander à tout bout de champ " pourquoi ", tenter d’extirper de l’improbable trame l’énigme centrale ou la crise génitrice. (…) Son propos s’apparente à celui des épopées médiévales, récits magiques de quêtes irrésolues, comme chez Chrétien de Troyes avec Perceval ou Gauvin. La question qui se pose ici, de façon plus radicale peut-être qu’ailleurs, est celle, toute simple, de la liberté, et de la latitude où elle peut s’exercer. Quel est mon pouvoir ? Par rapport à quoi le mesurer ? François Muir, par la voix de Dynaste, n’en finit pas de trouver la combinaison juste entre l’imaginaire débridé et la lucidité la plus aiguisée, condition sine qua non à la réussite de son roman, et qui est, faut-il le dire, parfaitement remplie. Ne pas s’étonner si l’on éprouve le désir, pendant la lecture du livre ou une fois celui-ci refermé, de faire une épouvantable bêtise.

(Françoise Delmez,
Le carnet et les instants
,
novembre 1995 / janvier 1996)