Photo : Marc Eemans
et René Magritte



La plastique de l’écriture a été mise en évidence par le poète Christian Dotremont (1922-1979), en accord parfait avec l’esprit du groupement d’artistes Cobra (1948-1951). Les expérimentations de plasticiens, comme Pablo Picasso qui « dessine les lettres d’un manuscrit » ou de poètes, comme Paul Éluard qui « écrivent des sortes de dessins » — et l’on songe aussi aux calligrammes de Guillaume Apollinaire — amènent Dotremont à concevoir, dans les années 1949-51, une forme de calligraphie où les tracés se libèrent des contraintes du signifiant, qui vire résolument en direction du pur dessin, mais en conservant le côté discursif et linéaire de l’écriture. Le résultat est une sorte de pastiche des graphies orientales, pour rédiger, dans une forme éclatée, au lyrisme débridé, des poèmes éventuellement transcrits en légende — en traduction, dirait-on —, d’une belle écriture latine d’écolier appliqué. Le contraste est saisissant, entre le texte libéré du carcan de sa forme et cette transposition calligraphiée au sens classique. À moins que la « traduction » ne fonctionne dans l’autre sens. Il faut un effort particulier pour retrouver, dans les cabrioles de ces dessins-mots, le reflet distordu, le vague vestige graphique de l’écriture normalisée. (…)
L’éditeur bruxellois Didier Devillez vient de publier, dans sa collection Fac-Similé, reprenant fidèlement l’édition originale (Ziggurat Antwerpen, 1978), un long, un seul logogramme en 25 pages, précédé d’une introduction de Freddy de Vree et d’un texte signé Dotremont en 1977. Son titre : J’écris, donc je crée.

Luc Deschamps
(L’Écho, 24 juin 2002)


 

dans ma chambre, ou pour mieux dire : dans ma carrée, la carrée étant le châssis d’un lit et valant deux rondes de musique, dans ma carrée pour la charade, la charade, une chienne criait la nuit, à chanter charade, une baie pour mon navire, à bourlinguer de caresses, de reines-claudes à croquer, dans sa carène (qui n’est certes pas de la laideur lâchée par François), de reines-claudes à croquer dans sa carène de Copenhague au noyau qui craque de joie jusqu’à la crique, dans le cirque noyé de ma carrée de plus en plus variable de notre géométrie, à force d’intimité dans son arène, sous les applaudissements de notre propre acharnement, la carène étant d’ailleurs de toute façon les œuvres vives des embarcations débordées, les œuvres embardées, l’ouvrage vivace, jusqu’au fin fond du feu, au formidable cœur battant de la terre, aérienne de rus, rivières, fleurs, diamants, fleuves, fruits et ors, dans notre géographie de plus en plus variable, la géologie d’elle, Gloria, et moi, Logogus, de sorcière de ciel en strige d’enfer, en fée, de stress en strophe, en trophée de strates de trop peu et trop, après les absences où nous étions tombés en nostalgie, vient de neuf l’aéronef nu dans les hautes profondeurs de nos houles, après le strip-tease que nous déroulions de nos souvenirs, après le coup de foudre du 19 avril 1951, et après les quatre cents coups de 1951-1952, et après le coup de grâce du 8 novembre 1952, lorsque l’espace t’avala pour longtemps, lorsque tu me blessas à mourir de me laisser à moi,…

(Christian Dotremont, début du logogramme)

2 logogrammes extraits de l'ouvrage

 

De la chute de quelques pommes, Newton déduisit la théorie de l’attraction terrestre. Des mêmes pommes, Cézanne déduisit la possibilité de faire apparaître la peinture et non ce qu’elle peint. Aujourd’hui, tout cela nous paraît bien évident.
Évidences, également, trente ans après Cobra, que les logogrammes de Christian Dotremont.
Il constata publiquement, en 1950, que son écriture exhibait un aspect physique ; en 1962 il fait coïncider le geste de l’écriture avec la fulgurance du texte improvisé : premiers logogrammes. Suivra une série d’expérimentations dont il a dressé le bilan dans un texte objectif de 1968 et que nous réimprimons dans sa version corrigée de l’automne 1977. Je n’y ajouterai pas un mot.
Le logogramme sans titre qui forme le corps de ce livre courut sur la page dans l’espace des printemps et été de cette même année. Les trois premiers textes virent le papier à Tervuren, dans le minuscule atelier de Pluie de Roses ; ce sont des exercices, des tâtonnements dans l’espace carré.

(Freddy de Vree, extrait de l’Introduction, 1977)