« En d'autres termes, il n'aura fait usage de la parole que pour se construire un monde vivable: qu'elle disparaisse et celui-ci cesse aussitôt de l'être. » (Louis-R. Des Forêts)


Mais les mots, quoi qu'on dise, roulent à l’infini leurs joyeux tourments chargés de sens nouveaux. Il ne viendra pas à bout de ce crépitement des mots dans sa tête, de leurs imprévisibles ancrages sur le papier. Même si le temps lui prête encore un peu de vie, il ne saura jamais qui vivait ainsi dans cette caverne où dorment ses mots ni ce qu’il serait devenu lui-même au fil du hasard des phrases.

Chaque mot chemine à l’abri de son ombre : c’est du creux de l’ombre que le soleil se contemple.

La vie se fait mot à mot, et les mots les plus simples ont le cours le plus long. Nomades, ils sont la trace d’un chemin.

Fiction. Face au miroir, il ne s’aperçoit pas parce qu’il ne se reconnaît pas. Il se retourne pour vérifier s’il est bien là, mais le mouvement est si vif que, l’éclair d’un instant, il n’y a plus personne devant le miroir : il entrevoit l’espace oblique.

Dialectique. Une fois embarqué dans les remue-ménage de la tête, on devine qu’on ne rentrera pas indemne de l’aventure, que plus jamais la tête ne sera la même. Le plus ardu est de changer de tête, alors que, malgré les apparences, le monde alentour se terre, sinistrement identique à lui-même.

La main gauche n’ignore jamais ce que fait la main droite. Mais souvent l’esprit y perd son latin, ne s’y retrouve plus dans toutes leurs manigances, quand survient le moment de ces beaux désordres d’où surgissent les bien belles pensées.

Brouillard catholique. Dieu est Un en trois personnes, le Père, le Fils et le Saint Esprit : engrossée en catimini par le Saint Esprit, mais toujours Vierge, Marie accouche du père de son enfant …

Dieu, dit Alphonse Allais, a agi sagement en plaçant la naissance avant la mort : « sans cela, que saurions-nous de la vie ? »

Affronter la lumière de ses yeux nus, cette perversion rend aveugle aux innommables secrets de l’ombre. L’ignorer annonce la future canne blanche mentale

Rêve de Zeus. Vulcain fend le front migraineux du Dieu des Dieux, fait surgir, armée de pied en cap, Minerve, l’intelligence, la justice, le regard souverain, la froideur aussi de la beauté. Perpétuelle duperie d’un trop-plein de pensée, duperie de l’éternelle beauté inventée par un dieu coureur de jupons.

Le temps ronronne dans son coin, l’espace griffonne sa ritournelle, une musique hante la cheminée de la nuit. Mais lui, il n’est déjà plus là, et personne qui le sache. Il file la quenouille de sa solitude.

Il y a ces gens perdus de vue depuis longtemps : quand un jour on les croise par hasard, ils ont perdu des morceaux d’être dans l’aventure des années, on ne les reconnaît plus, on doute même qu’ils aient jamais existé…

Anti-Théorie. Quand les apparences chatoient, l'art commence avec le premier mot qu’elles enchantent. On claque la porte d’une pitoyable réalité pour s’ouvrir les sentiers d’un monde tout neuf. On embarque sur la caravelle des phrases, on hisse la haute voile des mots, on peint des giclées de couleurs sur la toile, on éparpille des gestes. Et vogue la galère.

Histoire sainte. À l’instant où Adam croque la pomme, il devine qu’Ève, les seins pointus et durs, les lèvres mouillées, le ventre porté en avant par le désir, Eve va attraper le diable au corps. Il se jette sur elle et la viole par trois fois, au nom du Père, du Fils et du Saint Esprit. Par-dessus son épaule, coquine elle sourit au serpent dont l’œil noir pétille derrière ses lunettes d’écaille.. Voyeur tapi au creux de son buisson ardent, Dieu contemple son œuvre, ricane dans sa barbe, envie Adam, se consume de convoitise, entrevoit le monde qui va se créer, s’enlaidit, vieillit et tombe mort. Le spectacle des humains commence, la séance sera permanente.

Aussi loin qu’il peut apercevoir, il distingue seulement les limites de son regard : sans le savoir, il entrevoit le territoire de l’infini où tout reste à voir.

Court-Métrage. Telle une averse de pluie dans nos contrées de nuages gris, des têtes pleuvent à seaux, précédées de leur nez. Un arriéré de guillotine, en quelque sorte, qui nous éclabousse du fond de l’histoire et relance l’increvable manège aux illusions. Ne dit-on pas “être mené par le bout du nez” ?

À défaut d’idées qui eussent été féminines, elle entretenait en secret des rancœurs viriles.

Transparent, on est traversé par une rue. On esquive quelques passants, on s’accroche aux pavés d’anciens parapets, on barricade, on grimpe toujours plus haut, passe-muraille on se dissimule. Mais on a beau faire, on glisse, on glisse, on s’affaisse, on s’effrite, l’époque est sans pitié, le flot se referme sur la chute. Ce sera à nouveau le silence d’avant.

Rétro. Réalisme socialiste : une médiocre philosophie à courte vue rafistolée pour les besoins d’une mauvaise cause en vue de réaliser un projet dérisoire …

Nerval : « J'ai le goût des homards, ce sont des animaux tranquilles, sérieux, qui savent les secrets de la mer et qui n'aboient pas comme les chiens si antipathiques à Goethe. »

Il va là où ses mots le poussent, c’est pourquoi il ne cesse d’écrire, de crainte d’entrevoir, parti de rien, qu’il pourrait bien n’arriver nulle part. Seul compte le chemin.

Le démon de Midi se lève généralement vers les cinq heures, à l’instant où la marquise enamourée s’en va voir mourir le taureau, ce qui rend la journée fort courte. Et bien pressant le désir de courir à des fins inavouables.

Assuré que personne ne l’observe, il s’adonne à l’inquiétude d’être comme d’autres enfilent un pantalon moulant, et puis n’osent plus s’aventurer dans la rue.

Il a vu un chien aboyer devant un tableau. Mais, très vite, il s’est demandé si ce n’était pas le tableau qui aboyait aux basques diplômées du critique d’art.

Ayant enfermé la mer dans une bouteille, il s’étonne qu’aucune voile ne paraisse à l’horizon. Il incante à grands gestes les nuages dans l’espoir qu’il pleuve ou se lève un grand vent dans sa tête. Un navire, tôt ou tard, entrera au port.

Ennio Flaiano : « Si les peuples se connaissaient mieux, ils se détesteraient encore plus. »

L’être humain, fragment d’une nuit sur laquelle le soleil ne se lève jamais tout à fait

Égérie : femme qui couche dans la tête d'un homme pour faire croire qu'il est l’homme de sa vie, mais qui, à la moindre occasion, découche d’une pirouette distraite.

Elle poussait le culte de soi-même jusqu’à concéder à chaque homme qui l’avait aimée une concession perpétuelle dans le cimetière de sa tête. De temps à autre, elle fleurissait une tombe d’un souvenir presque ému, une larme d’éternels regrets sur le velours de sa joue peau de pêche, où on ne devinait même plus la trace de tant de baisers éperdument amoureux.

Les femmes nues sont la récompense du poète qui dort habillé de ses mots.

Réminiscence. Ah! ces yeux trompeurs où dort un ciel avec la promesse de ses nuages qui s’esquisse dans la brume d’insondables désirs : opéra de couleurs dont la musique enivre de plus d’être dans notre être. Mais qui sait où, dans ces yeux-là, s’en vont pleuvoir les nuages ?

Je suis vivant puisque je vous parle de la mort.

On a beau faire, du temps dort dans les rides de ce visage : à la commissures des lèvres s’étire le premier sillon du cul-de-sac des jours en allés.

Sauter sur une idée de passage, pas encore rajustée d’un désordre nocturne, la poursuivre jusque là où elle seule sait, et succomber les quatre fers en l’air à ses quatre vérités.

Théâtre des jours. On use les crocs des tigres, on rogne les griffes des lions : on les fait grimper dans les arbres d’où ils rugissent “coco…coco…”, d’où, un jour de grand vent et de déraison, plus tôt que prévu par les gens qui ont de la morale et la bouche étroite, ils chutent à terre, raides et la gueule ouverte, sous les applaudissements des manucures.

Le mot miroir ne reflète jamais deux fois la même image.

L’amour, sentiment si aveugle qu’on ne s’aperçoit même pas qu’on n’est plus aimé.

Comme la mort, le temps tue ceux qui comptent sur lui. Le temps se suffit à lui-même, et nous n’y pouvons rien.

La littérature avant toute chose, la musique et la peinture, car enfin, tout le reste ne mène pas loin, tout de même…

Jamais un coup d’informatique n’abolira les hasards d’une phrase au bout du crayon. L’ayant compris, il saute par-dessus son ombre et disparaît, de l’autre côté.

A quoi bon cette interminable théorie de réflexions sur l'Art, sur ce qu'il est, devrait, pourrait ou aurait pu ou dû être… ? Les créateurs inventent, sans vraiment savoir ce qu'ils font. Les œuvre se rencontrent – ah les rencontres…! – aux heureux hasard des chemins et on en jouit à sa main. L'Art, c'est ce qu'on voit et raconte après, quand l'hiver conceptuel de la culture a refroidi la passion et noyé l'élan créateur dans la bavasse théorique.

Cheval de Troie : ceux qui sont sortis à l’aube ne sont plus ceux qui étaient entrés la veille.

Assis dans l’herbe, il pèse le pour et le contre de l’instant et de ses suites. Il sait qu’aucune balance ne mesure de tels impondérables. Pour désamorcer les pièges de l’éternité, où rien ne pèse ni ne pose, il se fait épouvantail de plein champ : fiché de guingois dans la fraîcheur du vent, il guette l’oiseau des signes dont le poids ferait pencher le fléau.

 

Joseph Noiret