Laction créatrice est si intimement liée à ce que nous sommes, quelle nous renvoie à lavènement du verbe, notre commencement.
Nous nous dressions entre terre et ciel, pressentant notre règne sur une nature féroce. Nous saisissions des doigts opposés ce que nous dominions de notre hauteur. Nous modulions notre souffle. La parole articulée consomma la rupture. Laventure du langage nous détachait de lanimal qui nous incarne. Depuis nous tranche cet écart, à jamais. Car nous ne nous déferons ni de lautomate qui nous gouverne le corps, ni de la poussée avide de sens qui, ruinant notre naïveté, nous édifie une conscience des dépouilles de nos sensations.
Nous errions, lingéniosité assurait notre survie. Lagriculture et lélevage nous multiplièrent. Nos cultures nous identifiaient par ensembles rivaux, dont les cheminements définirent autant de mondes, en regard de chacun desquels tout autre parut immonde. Quelques courants culturels dominent à présent la planète, métissant la diversité de leurs acculturations. Une minorité créatrice infime ensemence les variantes culturelles. Ce ferment affirme les individualités parmi les ressassements collectifs, et parfois travaille à délivrer la personne de loppression du nombre.
Dultimes reliquats témoignent des traditions artistiques doutre-temps, qui nous montrent tels que nous sommes, des animaux en devenir dhumanité, partagés entre nature et culture. Plus nous nous imposions, plus notre entreprise se révéla contre nature. Nous piétinons à présent une terre fatiguée et nous rêvons de fuir au ciel.
Lart participa des cultures dès leurs balbutiements, au cur même de la faille qui nous divise ou dédouble, entre la réflexion qui nous émancipe et limmédiateté qui nous rend à la nature. Laction créatrice nous ramène aux exercices archaïques de maîtrise des pulsions surgies de notre part enfouie. Celles-ci nous énergétisent mais aussi nous dominent et ravalent parfois, par perte de régulations animales, à une sauvagerie dévoyée de toute nécessité.
Créateur ou simple usager, lintervenant en art réduit la fracture qui larrache au naturel, régénère les aptitudes émoussées à lusure culturelle, initie les fonctions latentes. Telle pratique serait restée primitive si elle était encore collective, mais elle ne nous livre plus quà nous-même chacun, lorsquelle est effective.
Art à part, la culture est langage toute, transitivité ou succession déléments homogènes liés et déliés selon des codes qui nécessitent apprentissage et mémoire. En pointe de leffort de maîtrise du sens, philosophie et science bâtissent notre connaissance à tâtons, tirant leurs leçons de distances décarts, tandis quen tandem mais à lopposé et nous équilibrant, lart puise son énergie dans notre secrète inconscience.
Créatrice ou simplement perceptive, laction artistique sexerce donc hors mémoire. Déléments hétérogènes, elle construit de la dynamique ou de la tension, toujours par contrastes ou par oppositions, à la faveur dune pleine présence de lacteur à lévénement, en ce présent étale quinstaure lattention, au temps suspendu, ni instantané ni transitif. Alors opère, magique puisquefficace à distance, leffet de lart dont nous ressentons lénergie. Cette force nous prend et nous garde. Elle nous rappellera à elle lorsque nous laurons quittée. Elle est la tension dun espace perceptif, lefficience vraie dune réalité sans fin recommencée.
Faite de sons, de gestes, de transformations de la matière ou dun usage des mots qui transcende la communication, toute création artistique tente laction dune inépuisable énergétique. La nature nous travaille de même, dès que nous nous abandonnons à nos sens suffisamment pour ressentir son phénomène dans loubli de ce que nous en aurions appris. Telle montagne offre sans doute à lesprit de parcourir à sa vue la géologie qui lexplique. Mais la pierre perpétue dabord son action : la poussée qui la lève, comprime, tord et qui la tend dans la forme dont lélan simprime au moindre de son détail. Peut-être assumons-nous en outre, par un frisson, le choc de son ressac, le reflux qui érode le roc.
Le pouvoir fondateur, libérateur, curatif peut-être de laction artistique provient de ce que celle-ci suscite de lémergence plutôt que de leffondrement. Cette action procède cependant de disparitions autant que davènements. Son processus mimétise les morphogenèses naturelles, qui seffectuent par cycles de créations et de destructions. À lartiste dinventer la dynamique qui outrepassera le retour à linertie par laquelle se termine chacun de ses gestes, dont la somme constitue luvre faite.
Notre prétention paraît folle de créer de peu effet pareil à celui de la mer recommencée, qui de même fera taire notre bruit et que notre présence renouvellera indéfiniment. Cest pourtant ce que nous faisons, si ridicules que soient nos forces et minime le temps qui nous mesure chacun. Depuis quon en fait, lart produit de telles énergies. En témoignent les exploits inscrits dans la matière concrète et durable, mais des chants et des danses de jadis nous ne savons rien.
Les uvres sont rares parmi les produits commandités ou autorisées par les cultures. Fussent-elles détachées des conditions de leurs accomplissements, ces créations persistent à nous travailler, nous révélant à nous-mêmes. Elles affirment notre constance à travers siècles et millénaires. Ni divertissements ni décors, elles percent sous le masque culturel (magico-religieux ou idéologique), libérées parfois de toute servitude, voire de la reconnaissance en elles des formes de la représentation, qui souvent les font visiter (nous sommes avides didentifications), mais aussi ignorer pour ce quelles font vraiment.
La culture est langage donc, art à part cependant, même si les gestes de la création (distinguer, réunir, structurer) font dire trop rapidement des arts quils sont autant de langages. Mais aucun nexploite la complexité dune grammaire, hormis ceux qui mettent en uvre les mots. Et même, la force du texte est bien celle qui nous installe dans lespace où trouve lieu la nécessité qui la suscitée.
Création nest pas signification produite ou véhiculée, mais énergie générée et agissante. La culture qui confond art et communication ne crée pas, elle ressasse la relative variété des affirmations. Ce bruit à consommer ne laisse rien demeurer, qui soit présent à ceux qui persisteront à venir.
Philosophie et science se partagent lesthétique, lexamen de lefficience artistique, que lune médite et lautre mesure. La première impose le sens à cette activité nourrie dinconscience, dont le produit agit au mieux lorsquil supporte toutes les projections possibles. La seconde constate les paradoxes qui déclenchent les énergétiques, en vérifie les plus simples, déduisant toutes les autres, si complexes soient-elles.
La culture se satisfait pleinement dhistoire de lart. Lhistorien tenant pour égaux le meilleur et le pire, celle-ci ne distingue pas luvre opérante du simple produit et ne contribue aucunement à lémancipation perceptive. Quiconque, désormais en mesure de rencontrer le tout conservé, dont le recensement paraît terminé, et tout ce qui nen finit pas de sy ajouter, si pauvre cela soit-il, apprécie à sa mesure ce qui lui convient.
La culture tente de régenter la création artistique, quelle secrète en antidote à ses propres poisons. Ses variantes les plus mortifères linterdisent. Ses traditions qui nient lindividu sont exangues. Celles qui en reconnaissent la valeur font, pour sen protéger, prévaloir lidée que tout a été fait, que rien dessentiel ne le sera plus. Persister dans la difficulté et la lenteur, celles du dessin par exemple ? Le traitement de constats mécaniques, la transformation de matériaux réutilisés ou détournés démultiplient une expression rapide, médiatisable, vouée aux communications auxquelles le conformisme actuel travaille à réduire lart.
Et pourtant saccomplit ici et là la fonction artistique véritable dont aucune injonction norganise lexploit, sauf la force de conviction, ladhésion à soi du créateur, la plénitude perceptive qui lui offrent datteindre son propre secret, par lesquelles il advient parfois quil outrepasse et sa culture et son moment.
Georges
Meurant,
août 2001