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Meurant : Art et Culture |
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À
Arno Bertinae
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Même les murs les plus récalcitrants, à force de nous voir
passer et repasser devant eux, sans terre aux pieds, à la fin ne peuvent
que sagiter et manifester des envies de large.
Pourquoi faudrait-il à tout prix se fixer, ne jamais séloigner
de soi-même, saccrocher corps et biens à sa terre ?
Il est vrai que lhabitude et la répartition ordinaire des rôles
de chacun ne souffrent pas quon les remette en question pour un oui ou
pour un non.
Cest du moins ce quon nous a appris.
Ce serait un vrai désordre si tout le monde prenait la route et ne voulait
plus border quoi que ce soit !
Les maisons, les montagnes, se pousseraient franchement, de toutes leurs forces,
pour ne pas rester en arrière, agglutinées dans le peloton ;
se coupant la route à la moindre occasion pour garantir leur échappée
et clouer la masse sur place.
Jusquà présent, les fonds de paysages ne bougeaient pas,
se disait-on, chacun restait chez soi, et pour nous la jambe en lair !
Mais que de haine a-t-on ainsi accumulée !
Nous avons tel besoin dêtre soutenus dans nos évolutions,
que jamais il ne nous est venu à lesprit quune borne kilométrique
pouvait, elle aussi, avoir le besoin impérieux de se délasser
les jambes et daller voir jusquoù elle mène.
À nous les joies du but atteint, et pour elle, toujours le kilomètre
vingt-cinq ou deux cent quatre-vingt-douze comme on veut
quelle doit à tout prix garder pour notre seul bon plaisir.
Le surplace est une convention qui tient tant quelle tient, jusquau
moment où la crampe est parfaitement intolérable.
Quon ne fasse pas les étonnés devant une montagne qui change
de camp ou des arbres qui se délestent avec bonheur du pot commun. Dans
ce monde, aucune tenue nest de rigueur.
Cest net, nous frisons le ridicule, avec nos mesurettes et nos contrôles
métriques.
Et que jte refais la route, pour savoir si telle ville se tient toujours
véritablement à la bonne distance de sa voisine. Sil ny
a pas eu de contractions nocturnes, des lâchages suspects de paysages
ou de bornes.
Quelle angoisse de ne plus tomber juste ! De ne plus avoir son bon
lot décarts et de points fixes.
Il nous faut de ce pas rendre grâce au génie qui a eu lidée
généreuse et ô combien prévoyante de conserver précieusement
un mètre étalon sous cloche, dans un pavillon bien fermé
et sans air.
Cest notre grand bienfaiteur. Où irions-nous sans cet objet capital
? Surtout, dans quel sens irions-nous si les distances, ne supportant
plus léloignement, organisaient des monômes, des rassemblements
intempestifs, et nous laissaient choir avec tout notre attirail de poids et
de mesures ?
Que le monde serait vide, inemployé, si nous navions même
plus du fixe, du solidement là, à nous mettre sous le pied.
Si nous marquons avec tant de soin des lieux, cest pour quils sy
tiennent.
Imaginez que vous quittiez Gif-sur-Yvette ou Bourg-en-Bresse, et que ces villes
ne vous lâchent plus dune semelle. Quel entassement, quelle confusion
ce serait ! Plus moyen de défiler ou de faire des rallyes. Tout
serait joint avant même le départ.
À vrai dire, la terre nattend que ça : se faire remplacer
sur-le-champ. Aussitôt dit, aussitôt fait.
Ô Grand Mètre qui êtes aux cieux du Pavillon de Breteuil
à Sèvres, donnez-nous la justesse quotidienne de nos va-et-vient.
Tranchez dans le vif une fois pour toutes, afin que la gauche reste à
gauche, et la droite à sa place ; le haut avec le haut, et le bas
où il faut.
Empêchez ces masses voraces davaler nos pas, alors que nous allions
indubitablement de lavant, pour nous en sortir.
Non, rien ne va plus. Cest certain. Dès quon tourne le dos
pour voir ailleurs, tout se met à danser et à se faire la malle.
La java des continents, quel mal de mer !
Tous ces terrains, ces arbres, ces pierres, ne sont pas fidèles pour
un sou, ils nont même pas la reconnaissance du ventre !
Mais qui donc les a sortis de la masse informe dans laquelle ils croupissaient
avant, pour les rendre présentables et bien élevés ?
On a beau se sacrifier pour eux, se saigner aux quatre veines pour leur offrir
tout le confort nécessaire, un nom, un pied-à-terre bien douillet,
ils nous quittent sur-le-champ, sans le moindre remerciement.
Quelle ingratitude ! En fait, il ny en a que pour eux.
Les sols, tant quon les aide à sétablir et quils
peuvent profiter de vous, ils sont bons comme du pain, vous lèchent les
mains, en font plus quil ne faut.
Mais dès que lidylle est consommée, ils détalent
aussitôt avec tout votre fonds. Ils sen fichent pas mal si vous
restez en carafe, entièrement à découvert, sans même
une chaise pour vous asseoir !
Par derrière, ils iront même jusquà vous reprocher
davoir exigé deux, jour et nuit, un travail rebutant et détestable,
de mère-patrie au foyer. Ils vous accuseront aussi davoir toujours
abusé deux en les forçant vicieusement à vous livrer
tout leur intime.
Aucune réserve ne sera épargnée. Vous perdrez tout en bloc.
Même les résidences secondaires, les vide-poches vous claqueront
dans les doigts.
Nattendez pas de perdre pied pour réagir !
Car toute mesure se doit de tenir ses promesses, comme cest écrit.
Ne vous laissez plus soustraire routes et paysages, maisons et jardins, sous
prétexte que les voyages forment la jeunesse ! Vous le regretteriez.
Il suffit de voir comme ils se refilent déjà, sans complexe, toutes
vos marchandises : une frontière pour une fuite, un appui pour une chute.
Tout ça exige du changement.
Oh ! quon nous rende les garde-côtes, les enceintes, les filtres,
les murs, les barbelés ! Quil ne soit plus délivré
aucun laissez-passer.
Surtout, que chacun maintienne sa position, ne bouge plus. Même si tout
fout le camp, il faudra donner de sa personne, en remplaçant les manques
au pied levé, sans broncher.
Il en va de la vie de ce monde.
Celui qui ne comprendrait pas quen bougeant il met en danger ses voisins,
léquilibre général, lordre, périrait
aussitôt dans son propre éboulis, sa crevasse, ou dans une hémorragie
sans fin.
Restez chez vous ! Ne laissez filer aucune prise, aucun plancher. Ne vous
penchez même pas à ce que vous imaginez être le lieu dune
fenêtre. Trop dair nuit, donne de profonds dérèglements
dassise.
Jean-Louis
Giovannoni
janvier 1994 novembre 2002