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Georges Meurant : Art et Culture
Joseph Noiret : Le cheval de Troie

 

 

 À Arno Bertinae


Même les murs les plus récalcitrants, à force de nous voir passer et repasser devant eux, sans terre aux pieds, à la fin ne peuvent que s’agiter et manifester des envies de large.
Pourquoi faudrait-il à tout prix se fixer, ne jamais s’éloigner de soi-même, s’accrocher corps et biens à sa terre ?
Il est vrai que l’habitude et la répartition ordinaire des rôles de chacun ne souffrent pas qu’on les remette en question pour un oui ou pour un non.
C’est du moins ce qu’on nous a appris.
Ce serait un vrai désordre si tout le monde prenait la route et ne voulait plus border quoi que ce soit !
Les maisons, les montagnes, se pousseraient franchement, de toutes leurs forces, pour ne pas rester en arrière, agglutinées dans le peloton ; se coupant la route à la moindre occasion pour garantir leur échappée et clouer la masse sur place.
Jusqu’à présent, les fonds de paysages ne bougeaient pas, se disait-on, chacun restait chez soi, et pour nous la jambe en l’air !
Mais que de haine a-t-on ainsi accumulée !
Nous avons tel besoin d’être soutenus dans nos évolutions, que jamais il ne nous est venu à l’esprit qu’une borne kilométrique pouvait, elle aussi, avoir le besoin impérieux de se délasser les jambes et d’aller voir jusqu’où elle mène.
À nous les joies du but atteint, et pour elle, toujours le kilomètre vingt-cinq ou deux cent quatre-vingt-douze — comme on veut — qu’elle doit à tout prix garder pour notre seul bon plaisir.
Le surplace est une convention qui tient tant qu’elle tient, jusqu’au moment où la crampe est parfaitement intolérable.
Qu’on ne fasse pas les étonnés devant une montagne qui change de camp ou des arbres qui se délestent avec bonheur du pot commun. Dans ce monde, aucune tenue n’est de rigueur.
C’est net, nous frisons le ridicule, avec nos mesurettes et nos contrôles métriques.
Et que j’te refais la route, pour savoir si telle ville se tient toujours véritablement à la bonne distance de sa voisine. S’il n’y a pas eu de contractions nocturnes, des lâchages suspects de paysages ou de bornes.
Qu’elle angoisse de ne plus tomber juste ! De ne plus avoir son bon lot d’écarts et de points fixes.
Il nous faut de ce pas rendre grâce au génie qui a eu l’idée généreuse et ô combien prévoyante de conserver précieusement un mètre étalon sous cloche, dans un pavillon bien fermé et sans air.
C’est notre grand bienfaiteur. Où irions-nous sans cet objet capital  ? Surtout, dans quel sens irions-nous si les distances, ne supportant plus l’éloignement, organisaient des monômes, des rassemblements intempestifs, et nous laissaient choir avec tout notre attirail de poids et de mesures ?
Que le monde serait vide, inemployé, si nous n’avions même plus du fixe, du solidement là, à nous mettre sous le pied.
Si nous marquons avec tant de soin des lieux, c’est pour qu’ils s’y tiennent.
Imaginez que vous quittiez Gif-sur-Yvette ou Bourg-en-Bresse, et que ces villes ne vous lâchent plus d’une semelle. Quel entassement, quelle confusion ce serait ! Plus moyen de défiler ou de faire des rallyes. Tout serait joint avant même le départ.
À vrai dire, la terre n’attend que ça : se faire remplacer sur-le-champ. Aussitôt dit, aussitôt fait.
Ô Grand Mètre qui êtes aux cieux du Pavillon de Breteuil à Sèvres, donnez-nous la justesse quotidienne de nos va-et-vient. Tranchez dans le vif une fois pour toutes, afin que la gauche reste à gauche, et la droite à sa place ; le haut avec le haut, et le bas où il faut.
Empêchez ces masses voraces d’avaler nos pas, alors que nous allions indubitablement de l’avant, pour nous en sortir.
Non, rien ne va plus. C’est certain. Dès qu’on tourne le dos pour voir ailleurs, tout se met à danser et à se faire la malle.
La java des continents, quel mal de mer !
Tous ces terrains, ces arbres, ces pierres, ne sont pas fidèles pour un sou, ils n’ont même pas la reconnaissance du ventre !
Mais qui donc les a sortis de la masse informe dans laquelle ils croupissaient avant, pour les rendre présentables et bien élevés ?
On a beau se sacrifier pour eux, se saigner aux quatre veines pour leur offrir tout le confort nécessaire, un nom, un pied-à-terre bien douillet, ils nous quittent sur-le-champ, sans le moindre remerciement.
Quelle ingratitude ! En fait, il n’y en a que pour eux.
Les sols, tant qu’on les aide à s’établir et qu’ils peuvent profiter de vous, ils sont bons comme du pain, vous lèchent les mains, en font plus qu’il ne faut.
Mais dès que l’idylle est consommée, ils détalent aussitôt avec tout votre fonds. Ils s’en fichent pas mal si vous restez en carafe, entièrement à découvert, sans même une chaise pour vous asseoir !
Par derrière, ils iront même jusqu’à vous reprocher d’avoir exigé d’eux, jour et nuit, un travail rebutant et détestable, de mère-patrie au foyer. Ils vous accuseront aussi d’avoir toujours abusé d’eux en les forçant vicieusement à vous livrer tout leur intime.
Aucune réserve ne sera épargnée. Vous perdrez tout en bloc. Même les résidences secondaires, les vide-poches vous claqueront dans les doigts.
N’attendez pas de perdre pied pour réagir !
Car toute mesure se doit de tenir ses promesses, comme c’est écrit.
Ne vous laissez plus soustraire routes et paysages, maisons et jardins, sous prétexte que les voyages forment la jeunesse ! Vous le regretteriez.
Il suffit de voir comme ils se refilent déjà, sans complexe, toutes vos marchandises : une frontière pour une fuite, un appui pour une chute.
Tout ça exige du changement.
Oh ! qu’on nous rende les garde-côtes, les enceintes, les filtres, les murs, les barbelés ! Qu’il ne soit plus délivré aucun laissez-passer.
Surtout, que chacun maintienne sa position, ne bouge plus. Même si tout fout le camp, il faudra donner de sa personne, en remplaçant les manques au pied levé, sans broncher.
Il en va de la vie de ce monde.
Celui qui ne comprendrait pas qu’en bougeant il met en danger ses voisins, l’équilibre général, l’ordre, périrait aussitôt dans son propre éboulis, sa crevasse, ou dans une hémorragie sans fin.
Restez chez vous ! Ne laissez filer aucune prise, aucun plancher. Ne vous penchez même pas à ce que vous imaginez être le lieu d’une fenêtre. Trop d’air nuit, donne de profonds dérèglements d’assise.

 

Jean-Louis Giovannoni
 janvier 1994 — novembre 2002