Le moment de faire le point, peut-être de changer de cap, de jeter du lest pour repartir, était donc venu pour moi. La curiosité d’un fils m’en a probablement fourni l’occasion ; des notes éparses noircissaient déjà les pages de vieux cahiers jamais remplis. L’atmosphère ambiante a fait le reste : cinquante ans nous séparaient déjà de la grande tempête qui avait rougi les eaux et laissé derrière elle les flots plus troubles et chargés de débris. Les survivants n’en parlaient pas volontiers. Les terres de l’histoire sont toujours inconnues. L’expérience accumulée à grand-peine aide-t-elle à en mieux discerner les contours ? Les souvenirs balisent-ils le chemin, ou sont-ils comme ces feux follets qui égarent le voyageur ? Même la voûte céleste a changé ses figures stellaires. L’étoile du Nord a disparu. Il n’est plus d’astre qui rayonne d’une lumière constante et stable.

(Jacques Aron,
extrait de l’ouvrage)


Ton insistance aura fini par avoir raison de ma paresse, de ma prudence ou de mes craintes. Tu m'as, sans le vouloir, placé devant la tâche la plus difficile qui soit, en tout cas devant celle à laquelle je m'étais le moins préparé : te parler de moi, de mon enfance, d'événements dont tu peux avoir le sentiment que je t'aurais tenu écarté.

(Jacques Aron)